Le bentogypse, déchet toxique méconnu de l’industrie des fertilisants phosphatés : première caractérisation physico-chimique et évaluation des risques environnementaux et sanitaires (Gabès, Tunisie)
Le bentogypse, résidu toxique issu de la purification de l’acide phosphorique, est produit en grandes quantités à Gabès (Tunisie) et stocké à proximité immédiate des zones habitées. Riche en cadmium et autres éléments toxiques, il se disperse massivement par voie éolienne dans un contexte climatique aride. Cette exposition chronique affecte les milieux et les populations locales depuis plus de deux décennies. Les données disponibles suggèrent un lien très probable avec diverses pathologies graves (atteintes rénales, cancers, troubles de la reproduction). Cette situation impose un véritable confinement adapté et un suivi épidémiologique rigoureux afin d’évaluer et limiter les risques sanitaires.
« Le Paradis du Monde » ainsi était autrefois dénommée Gabès, unique oasis du bassin méditerranéen ouverte sur la mer. Depuis 1972, l’implantation du complexe chimique des fertilisants phosphatés a profondément transformé cet écosystème en un espace fortement anthropisé et contaminé. La production d’engrais à partir du phosphate génère, depuis plus d’un demi-siècle, des rejets multiples affectant l’ensemble des compartiments environnementaux que ce soit mer, nappes phréatiques, sols, atmosphère, cultures et végétation.
Parmi ces résidus, le bentogypse, objet de notre étude publiée dans Journal of Hazardous Materials, est le résidu issu de la purification de l’acide phosphorique produit par voie humide. Il constitue un déchet encore peu étudié malgré sa forte toxicité. En effet, il contient des éléments traces métalliques, des terres rares et des radionucléides naturels, dont le cadmium, classé cancérogène, mutagène et reprotoxique (ANSES, 2026). Ce dernier fait l’objet d’inquiétudes croissantes, notamment en raison de l’imprégnation de la population française via l’alimentation, attribuée à l’importation d’engrais phosphatés du Maghreb, a récemment été jugé préoccupant (ANSES, 2026).

À Gabès, la production d’acide phosphorique purifié génère environ 36 000 tonnes de bentogypse par an (El Zrelli et al., 2026). Ce résidu est stocké en plein air, à moins de 500 mètres des zones urbaines, sur un site dont le confinement est défaillant. La géomembrane de fond est altérée, compromettant l’étanchéité et favorisant un risque de contamination des eaux souterraines. En l’absence de traitement des lixiviats, cette voie de transfert reste préoccupante.
C’est surtout, la dispersion atmosphérique qui constitue le vecteur de contamination. Dans un environnement aride soumis à des vents fréquents, des poussières chargées en cadmium et autres éléments toxiques se propagent largement, atteignant habitations, cultures et populations. Cette exposition multi-vectorielle (inhalation, ingestion, contact cutané), persistante sur plusieurs décennies, représente un facteur majeur de risque sanitaire.
Les données environnementales et épidémiologiques convergent vers l’existence d’un lien causal entre cette exposition chronique et la dégradation de l’état de santé des populations locales. Les pathologies observées (atteintes rénales, cancers (pulmonaires, prostatiques et rénaux) et troubles de la reproduction (infertilité, dysfonction érectile…) sont compatibles avec une intoxication chronique au cadmium (El Zrelli et al., 2026).
Face à l’urgence et l’ampleur de cette situation sanitaire, le strict minimum exigerait, en urgence, l’interdiction du stockage à proximité des zones habitées, l’amélioration du confinement, le traitement des lixiviats, la limitation de l’érosion éolienne et mise en place d’un suivi épidémiologique rigoureux. Cette première caractérisation du bentogypse vise à alerter sur les risques associés à ce résidu et à contribuer à une prise de conscience, à l’échelle locale et internationale, des enjeux sanitaires et environnementaux liés à l’industrie des fertilisants phosphatés.
Contacts GET: Michel Grégoire, Sylvie Castet
Références citées
ANSES, L’Agence Nationale de Sécurité Sanitaire de l’Alimentation, de l’Environnement et du Travail, 2026. Le cadmium Priorisation des leviers d’action pour réduire l’imprégnation de la population française selon une approche d’exposition agrégée. Avis de l’Anses, Rapport d’expertise collective, 392 p. https://www.anses.fr/system/files/ERCA-2023-AUTO-0150-RA.pdf
El Zrelli Radhouan, Klar K. Jessica, Hcine Ahlem, Castet Sylvie, Grégoire Michel, Josse Claudie, Attia Faouzi, Courjault-Radé Pierre et Fabre Sébastien, 2026. Bentogypsum: an industrial phosphoric acid purification residue, comprehensive characterization, and first environmental and human health risk assessments in Gabes (SE Tunisia). Journal of Hazardous Materials 508, 141753. https://doi.org/10.1016/j.jhazmat.2026.141753

