Après un long sommeil, l’Oubangui se réveille dans le bassin du Congo

L’Oubangui, 2ème affluent du fleuve Congo, vient de connaitre une crue dévastatrice entrainant plusieurs dizaines de milliers de déplacés dans un pays déjà très affecté par les conflits qui s’y déroulent. Cette crue exceptionnelle a pu être jaugée par les hydrologues réunis à Bangui, République Centre Afrique (RCA) pour un congrès sur la « Qualité et usages des ressources en eau en Afrique centrale et de l’Est : impacts sur les écosystèmes et la santé ». A l’initiative d’un chercheur IRD du GET des opérations de mesures in situ avaient fort heureusement pu être préalablement programmées dans une session de formation, en partenariat avec le Service Commun d’Entretien des Voies Navigables (GIE*-SCEVN) de République Centrafricaine (RCA) et l’Université de Bangui, ce qui a permis de recueillir les données de cette crue exceptionnelle. Mais pourquoi cette crue catastrophique est elle aussi inattendue et comment y remédier ?

L’Oubangui, 2ème affluent du fleuve Congo, vient de connaitre une crue dévastatrice entrainant plusieurs dizaines de milliers de déplacés dans un pays déjà très affecté par les conflits qui s’y déroulent. Cette crue exceptionnelle a pu être jaugée par les hydrologues réunis à Bangui, République Centre Afrique (RCA) pour un congrès sur la « Qualité et usages des ressources en eau en Afrique centrale et de l’Est : impacts sur les écosystèmes et la santé”. A l’initiative d’un chercheur IRD du GET des opérations de mesures in situ avaient fort heureusement été préalablement programmées dans une session de formation, en partenariat avec le Service Commun d’Entretien des Voies Navigables (GIE*-SCEVN) de République Centrafricaine (RCA) et l’Université de Bangui, ce qui a permis de recueillir les données de cette crue exceptionnelle. Mais pourquoi cette crue catastrophique est elle aussi inattendue et comment y remédier ?

Le bassin du Congo (d’après Runge, 2007)
Le bassin du Congo (d’après Runge, 2007)

Le fleuve Congo, avec un débit moyen annuel de 41 000 m3.s-1 et un bassin versant d’une superficie de plus de 3,7 x 106 km2, est le 1er  fleuve d’Afrique et le 2ème du monde après l’Amazone. Placé sous surveillance hydrologique constante depuis 1902 grâce aux stations principales de Brazzaville et Kinshasa, qui se font face de part et d’autre du fleuve, l’histoire hydrologique du bassin du Congo peut être retracée.

Dans les années 60, le fleuve Congo a connu une période d’écoulements excédentaires, qui constitue l’anomalie hydrologique majeure de ces 117 dernières années (Moukandi et al., accepté) avant une rupture hydro-pluviométriques commune à l’Afrique Centrale et Occidentale en 1970, prélude à une longue période de déficit hydrique. L’Oubangui, l’affluent le plus septentrional du bassin du Congo, et le plus sensible à la péjoration climatique soudano-sahélienne, a quant à lui subi une seconde rupture en 1982. Si les relevés hydrologiques remontent à 1911, ils sont intermittents jusqu’en 1920, et présentent une lacune de 15 ans s’étendant à 1935. Durant pratiquement ces quarante dernières années, l’Oubangui n’a connu que 4 années (1996, 1999, 2014, 2019), où les modules annuels ont atteint ou dépassé la moyenne interannuelle de toute la période de mesures continues depuis 1936 (soit 3 670 m3.s-1).

La conséquence sociétale a été une urbanisation anarchique en bordure du lit majeur délaissé par l’Oubangui.

Une crue exceptionnelle en période de déficit hydrique

  La crue de 2019, importante et exceptionnelle, s’inscrit dans une période de déficit hydrique soutenu depuis 1982 (Runge, J. et Nguimalet,  C., 2005, Nguimalet,  C., 2018). Durant cette période la seule crue similaire est survenue en 1999.

Evolution des pulsations hydrologiques de l’Oubangui à Bangui depuis 1982.
Evolution des pulsations hydrologiques de l’Oubangui à Bangui depuis 1982.

Près d’une semaine avant le pic de crue, un jaugeage doppler mesuré a 11 000 m3.s-1, pour un niveau d’eau (H) de 685 cm, et ce type de jaugeage est une première en hautes eaux pour cette rivière. Ce résultat confirme la stabilité de cette section de jaugeage et la robustesse de sa courbe d’étalonnage en moyennes et hautes eaux.

Evolution des modules (Q annuels en m3.s-1) de l’Oubangui à Bangui depuis 1911 par périodes d’écoulements homogènes. L’année 2019 n’est pas encore représentée. Le trait rouge correspond à la moyenne interannuelle (en italique) depuis 1936)

Evolution des modules (Q annuels  en m3.s-1) de l’Oubangui à Bangui depuis 1911 par périodes d’écoulements homogènes. L’année 2019 n’est pas encore représentée. Le trait rouge correspond à la moyenne interannuelle (en italique) depuis 1936)

Le pic de crue de l’Oubangui a été atteint le 04/11/2019, avec un débit de près de 12 400 m3.s-1 (pour H=750 cm).

Ces inondations aux conséquences sociales catastrophiques, ont entrainé plus de 30 000 déplacés des bas quartiers de Bangui, riverains de l’Oubangui .

Ces inondations aux conséquences sociales catastrophiques, ont entrainé plus de 30 000 déplacés des bas quartiers de Bangui, riverains de l’Oubangui . Toutes les localités situées le long de ce cours d’eau et du Congo ont été, et seront, elles aussi affectées par cette crue dont l’onde gonflera d’ici un mois celle du Congo, au niveau des 2 capitales, Brazzaville et Kinshasa, situées 1200 km en aval. Les autres affluents de rive droite, comme la Sangha et la Likouala Mossaka, ont également atteint des niveaux alarmants.

Ces dernières années, une reprise pluviométrique semble se dessiner en Afrique Centrale. Le remplissage du lac Tchad en est une illustration. Les pluies actuelles qui affectent l’Afrique de l’Est et  le Cameroun avec des glissements de terrains tragiques en sont d’autres.

Cette crue de l’Oubangui, de période de retour d’une douzaine d’années, va modifier la morphologie de son lit, avec des déplacements et des remaniements des bancs de sables qui entravent la navigation en étiage. Un effet de curage naturel est à attendre et les passes navigables seront très certainement affectées. Une bouffée de sédiments est à prévoir en aval, qui alimentera le cours du fleuve Congo. Cette information est cruciale pour la bonne gestion du barrage hydroélectrique d’Inga en aval de Brazzaville-Kinshasa, dont les premières turbines fournissent 60% de la production électrique de République Démocratique du Congo (RDC) et dont l’achèvement attendu depuis des décennies, permettrait d’exploiter le plus gros potentiel hydroélectrique du monde avec une puissance de 45 000 mégawatts, soit deux fois celle du barrage des Trois Gorges en Chine, actuellement le plus puissant de la planète !

Cette crue très importante, aux conséquences sociétales désastreuses, est aujourd’hui le meilleur avocat pour la réhabilitation de réseaux hydro-pluviométriques Nationaux opérationnels et denses qui existaient auparavant (Callède et al., 2009). De facto, ces réseaux de plusieurs dizaines de stations avaient été créées et gérés pendant près de 60 ans (1940-2000) par l’ORSTOM, (aujourd’hui IRD), tant en République Centrafricaine qu’en République du Congo. Ces stations complétaient les 4 stations stratégiques des Voies Navigables vouées à la navigation fluviale, qui restent opérationnelles aujourd’hui (Bangui, Ouesso, Mossaka, Brazzaville) en rive droite du fleuve Congo avec quelques-unes de la Régie des Voies Fluviales de RDC, dont celle de Kinshasa en sa rive gauche.

Quelles solutions préventives ?

Aujourd’hui la station de Bangui joue le rôle de station d’alerte de crue pour les capitales en aval : Brazzaville et Kinshasa, comme pour toutes les localités riveraines des axes fluviaux concernés. Les autorités compétentes alertées peuvent dès lors prendre leurs dispositions pour protéger les populations et les infrastructures riveraines.

Mais, la réhabilitation des stations hydrométriques situées sur les formateurs de l’Oubangui, en amont de Bangui, devrait permettre, via une gestion prévisionnelle des crues, l’évacuation des quartiers inondables de Bangui et leur planimétrie, pour y proscrire toute construction.

Quadrillage du bassin du Congo par les satellites
Quadrillage du bassin du Congo par les satellites

La télédétection qui permet d’ausculter les grands bassins fluviaux ouvre également de belles perspectives. Grâce à l’altimétrie spatiale, et la création de stations virtuelles, il est aujourd’hui possible de suivre les variations de niveaux des cours d’eau en temps réel, à chaque passage satellitaire. De nombreuses séries de hauteurs d’eau par altimétrie sont déjà disponibles gratuitement en ligne sur le site d’Hydroweb/Theia.

Correspondance des niveaux d’eau observés in situ et par satellite observée au niveau du seuil de Zinga sur l’Oubangui, à l'aval de Bangui
Correspondance des niveaux d’eau observés in situ et par satellite observée au niveau du seuil de Zinga sur l’Oubangui, à l’aval de Bangui

L’utilisation des données obtenues par télédétection des crues exceptionnelles des deux principaux formateurs de l’Oubangui (un mètre de plus que les trois dernières années) aurait permis d’anticiper la crue de l’Oubangui. L’investissement dans les réseaux de surveillance, la réhabilitation des réseaux hydro-pluviométriques, l’usage de la télédétection, et des efforts notoires en gestion prévisionnelle basée sur l’organisation, la précision, la conscientisation et la volonté sont autant de recommandations faites par les hydrologues aux autorités locales pour une meilleure gestion du territoire, préconisations qui trouveront, nous l’espérons, un écho tout particulier face à l’ampleur des dégâts de cette crue.

A noter que le congrès de Bangui a été l’occasion d’inaugurer une station secondaire du Service d‘Observation Hybam sur le bassin du Congo.

* = Groupement d’Intérêts Économiques

Références

Callède J., Boulvert, Y., Thiébaux J.P., 2009. Le bassin de l’Oubangui

Runge, J. (2007). The Congo River, Central Africa, in Large Rivers: Geomorphology and Management, edited by A. Gupta, chap. 14, pp. 293-309, Wiley, U.K.

Runge, J. et Nguimalet,  C. (2005). Physiogeographic features of the Oubangui catchtment and environmental trends reflected in discharge and floods at Bangui 1911-1999, Central African Republic. Geomorphology, 70 (2005) 311-324.

Nguimalet,  C. (2018). Changements enregistrés sur les extrêmes hydrologiques de l’Oubangui à Bangui (République Centrafricaine) : analyse des tendances. Revue des Sciences de l’Eau. Vol. 30, 3 (2017), 15 p. Ed. Université du Québec.

Contact: Alain Laraque

Sources :

Moukandi N’kaya, G, D., A. Laraque, J.E. Paturel, G. Gulemvuga, G. Mahé, R. Tshimanga Muamba. (accepté). A new look at hydrology in the Congo Basin, based on the study of multi-decadal chronicles. AGU special Issue.

Plus d'actualités

Actualités

Les Andes s’élargissent, mais pourquoi?

Pourquoi et comment le glissement d’une plaque océanique (Nazca) sous une plaque continentale (Amérique du Sud) peut-il conduire à la formation d’une chaîne de montagnes parmi les plus hautes du […]

03.04.2020

Actualités

L’âge du cuivre dans l’Atacama

Une équipe de l’IRD et ses partenaires réalisent la première datation directe d’un gisement de cuivre. En analysant ce minerai issu du désert d’Atacama au Chili, les scientifiques avancent dans […]

19.03.2020

Actualités

NanoEnvi : Que deviennent les particules émises par les voitures à Toulouse ?

Pendant un an, des habitants et habitantes de Toulouse et de Balma ont participé au projet de recherche participative NanoEnvi et ont ainsi aidé les scientifiques à faire avancer la […]

09.03.2020

Rechercher

UMR 5563 CNRS / UR 234 IRD / UM 97 UPS / CNES

Observatoire Midi-Pyrénées
14, avenue Édouard Belin
31400 TOULOUSE

Tel : 0561332647

Fax : 0561332560